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Chantal Bernard – « Le but est de maintenir le plus longtemps possible les personnes à domicile « 

Ma frustration, en tant que médecin, est que dans mon rôle d’évaluateur, je n’effectue pas un suivi des personnes après la phase d’évaluation. C’est donc frustrant de ne pas accompagner les personnes sur le long terme. ” 

Chantal Bernard, Médecin M.D.P.H.

Bonjour Chantal, est-ce que vous pouvez vous présenter ? 

Je m’appelle Chantal Bernard. Je suis médecin de formation généraliste. Je travaille depuis 3 ans dans une Maison de la Métropole de Lyon (MDM) dans le service Personnes Agées et Personnes Handicapées (PAPH). Nous dépendons de la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées).

Je suis en charge de l’évaluation de situations de handicap d’un point de vue médical, l’évaluation étant réalisée en équipe pluridisciplinaire. Les personnes concernées peuvent avoir un handicap physique, psychique ou intellectuel.


Quelles sont les missions de la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH) ? 

En plus d’avoir un rôle d’accompagnement et de conseil, les principales missions de la MDPH sont d’évaluer des situations de handicap, rappeler et faire appliquer la loi du handicap, coordonner les différents acteurs (les instances de régulation, les évaluateurs, les associations…), visiter les structures d’accueil pour les agréments mais aussi pour les connaitre et proposer les bonnes structures en fonction du handicap, gérer les recours gracieux et les recours au tribunal administratif lors de désaccord avec les décisions prises à l’issue de l’évaluation.  


Pouvez-vous décrire les rôles et les interactions des différents acteurs intervenants au sein de la MDPH (professionnels médico-sociaux, associations, services publics…) ?  

Nous travaillons en équipe pluridisciplinaire (médecin, psychologue, ergothérapeute) et en étroite collaboration avec les instances de régulation pour le placement ou pour le travail spécialisé ou en milieu protégé. Nous travaillions également avec des associations autour du handicap (FIDEV, ADAPT, APF, ADAPEI…), des services d’accompagnements (SAVS, SAMSAH…) et des assistantes sociales en fonction de la situation. 

Les évaluations se font sur la base des dossiers MDPH et peuvent faire l’objet de consultations et/ou visites à domicile, en particulier si le dossier seul ne permet pas d’avoir une évaluation complète et objective. Il s’agit de déterminer le taux de handicap et de proposer les aides et solutions adaptées. Le dossier, complété de l’évaluation, des propositions et des devis, est transmis à la MDPH où les décisions (aides humaines, aides financières, orientation vers des structures, reconnaissance travailleur handicapé…) sont prises par la Commission des Droits et de l’Autonomie des Personnes Handicapées (CDAPH).   

Les personnes demandeuses sont notifiées des décisions par la MDPH et sont informées de la durée de validité de ces décisions. Cette durée de validité dépend du handicap concerné : elle est comprise entre un à dix ans. A la fin de cette période, les personnes devront demander une nouvelle évaluation de leur situation. 


Dans quels types d’hébergement vivent majoritairement les personnes que vous accompagnez (domicile, foyer, résidence inclusive…) ? 

Lorsqu’il s’agit d’une première évaluation, les personnes demandeuses vivent majoritairement à domicile. Il y a également des demandes effectuées directement par les hôpitaux suite à des accidents ou des demandes institutionnelles pour les sorties d’hôpital psychiatrique. 


Concernant les personnes vivant à domicile, quels sont aujourd’hui les moyens que vous avez pour les aider à gagner en autonomie, ou à minima à préserver l’autonomie qu’elles ont (moyens humains, moyens techniques, activités, lien social…) ? 

Les aides et solutions qui peuvent être proposées lors de l’évaluation sont par exemple : des interventions d’aidants professionnels (pour le lever, la toilette, le repas, les sorties…), une adaptation du logement, des équipements pour favoriser les gestes du quotidien ou pour favoriser les déplacements, une évaluation de la capacité à travailler et sous quelles conditions (reconnaissance travailleur handicapé, adaptation du poste de travail, réorientation professionnelle…), une orientation vers des associations ou services d’accompagnement spécialisés…  

Des aides financières peuvent être demandées comme l’Allocation Adulte Handicapée (AAH) si la personne ne peut pas travailler (de manière temporaire ou permanente), la Prestation Compensatrice du Handicap (PCH) Aide humaine, la prise en charge par la sécurité sociale pour certains produits et prestations (adaptation du logement, aide aux déplacements…), la PCH Aide technique (en complément de ce qui est pris en charge par la sécurité sociale) ou encore le forfait aide humaine et des aides animalières pour les handicaps visuels et auditif…  

Le but est de maintenir le plus longtemps possible les personnes à domicile.  

Dans certains cas, nous essayons même de faire revenir à domicile des personnes vivant en structure. C’est ce que permet en particulier le système de bail glissant. C’est un bail qui est, au départ, au nom de l’association accompagnante, et si la personne arrive à vivre de manière autonome, le bail est ensuite mis à son propre nom. 

Lorsque le maintien à domicile n’est pas possible, une orientation vers des structures d’hébergement est proposée : Foyer d’Hébergement (FH), Etablissement et Services d’Aide par le Travail (ESAT), Foyer d’Accueil Médicalisé (FAM), Maison d’accueil Spécialisée (MAS)… 


Concernant les personnes vivant dans des structures, comment pouvez-vous agir sur cette autonomie ?  

Les structures d’hébergement font l’objet de visite par les instances de régulation de la MDPH.  

Lors des demandes de renouvellement des placements en structure, nous demandons aux structures un rapport sur la personne : comment gère-t-elle les actes de la vie quotidienne, est-ce qu’elle participe aux activités de groupe, est-ce qu’elle a pu nouer un lien social avec les autres résidents, comment se passe la relation avec le personnel accompagnateur… Cela permet de déterminer si la structure est toujours adaptée à la personne. Parfois, ce sont les structures qui nous alertent, souvent lors de nouvelles pertes d’autonomie, pour que la personne soit réorientée vers une autre structure. 


Avez-vous visité des structures d’accueil et si oui, avez-vous pu appréhender leur démarche vis-à-vis de l’autonomie des personnes accueillies ? 

J’ai pu visiter des appartements éducatifs pour les ESAT et des Foyers d’Hébergement (FH). 

En particulier, j’ai visité un FH de l’ADAPEI à Lyon. Il est assez récent et il est pensé pour permettre aux personnes de se sentir chez elles avec une certaine autonomie. Il est constitué de studios spacieux et agréables permettant d’avoir son indépendance. Il y a également des lieux de vie commun bien aménagés favorisant les échanges : un coin télévision, un coin jeux, des espaces extérieurs, un espace laverie, un coin repas, ce qui permet aux personnes de choisir de manger dans leur studio ou de manger avec les autres résidents. 


Quels sont les moments forts que vous avez pu vivre en partant à la rencontre de cet écosystème et, inversement, est-ce que vous avez rencontré des freins ou eu des déceptions ? 

Ma frustration, en tant que médecin, est que dans mon rôle d’évaluateur, je n’effectue pas un suivi des personnes après la phase d’évaluation. C’est donc frustrant de ne pas accompagner les personnes sur le long terme. 

Un moment fort que je peux partager c’est, lors d’une évaluation, d’avoir pu aider une personne vulnérable à retrouver de l’autonomie et du lien social. Il s’agit d’une personne qui a eu un traumatisme crânien sévère à 25 ans – avec coma, troubles cognitifs… – et qui a maintenant 45 ans. Elle a pu continuer à travailler un moment après l’accident mais a depuis perdu son travail et était hébergé en foyer social. J’ai souhaité rencontrer la personne pour comprendre pourquoi elle avait pu travailler et ne le pouvait plus. Il s’avérait que la personne avait peur, ce qui s’expliquait en partie du fait de ses troubles neurologiques. Nous l’avons vu plusieurs fois. Il était content, ça l’a rassuré. Il a réussi à retrouver du travail et nous avons pu le mettre sur liste d’attente pour un bail glissant pour avoir un appartement autonome. 


Quels rôles, selon vous, peut jouer la technologie dans la prévention, la préservation de l’autonomie et l’amélioration du bien-être au quotidien des personnes en situation d’handicap ? 

Les progrès techniques sur les équipements pour l’aménagement des logements, pour les aides aux déplacements, pour la facilitation des gestes de la vie quotidienne jouent un rôle essentiel à la préservation de l’autonomie des personnes. 


Comment percevez-vous l’évolution de la prise en charge du handicap en France depuis quelques années et quels sont, pour vous, les principaux défis à relever ? 

Depuis la loi sur le handicap, il y a une volonté de reconnaissance du handicap, et pas seulement du handicap physique, et une volonté d’inclusion. 

Pour les aidants proches, qui sont souvent en souffrance, il y a de plus en plus de lieux d’écoute.  

Il y a également des progrès en milieu professionnel que ce soit par l’adaptation des postes de travail ou par l’embauche de personnes RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé).

Par contre, il manque encore beaucoup de structures d’hébergement. Il y a 1 à 3 ans d’attente pour intégrer une structure. Cela pose de grosses difficultés ; en particulier pour des personnes qui jusque-là pouvaient vivre à domicile, car vivant avec un aidant proche (conjoint, parent…) mais dont l’aidant n’est plus là (décès…) et dont la vie seule n’est pas possible. 

L’autre point qu’il faudrait faire évoluer, à mon sens, c’est la formation des auxiliaires de vie. En effet, les auxiliaires de vie sont aujourd’hui trop peu formés par rapport à la difficulté du travail. C’est un travail dur physiquement, comme par exemple pour aider à faire la toilette, mais il faut aussi savoir faire face à des situations complexes, en particulier avec des personnes ayant un handicap psychique ou une maladie comme Alzheimer. Il n’y a pas de système national autour de cette profession et il y a un nombre très important d’associations proposant des auxiliaires de vie. Cela amène des difficultés pour les personnes à savoir vers qui se retourner pour trouver les bons accompagnants et à des tarifs abordables. De notre côté, en tant que service public, nous ne pouvons pas orienter vers une structure plutôt qu’une autre, nous pouvons seulement fournir la liste des associations. 

Pour finir, pour aller plus loin dans l’insertion sociale des personnes handicapées, une question importante à se poser, est de savoir comment, dans notre société actuelle, les personnes non handicapées côtoient le handicap ? Comment se passent les interactions entre personnes handicapées et personnes non handicapées ?